Title: Au centre du volcan
Notes: Titre original : Al centro del vulcano , in Diavolo in Corpo n°2, Turin, mai 2000
Traduit de l'italien dans Le diable au corps, recueil d’articles de la revue Diavolo in corpo (1999-2000) , Mutines Séditions (Paris), novembre 2010

Bien que mise à rude épreuve par les nombreuses catastrophes qui s’abattent sur l’être humain, une conviction demeure bien ancrée dans l’esprit de ce dernier : celle que toute l’Histoire s’est déroulée selon un parcours progressif plus ou moins constant, à défaut d’être régulier. S’il est vrai, comme cela semble être le cas, que nous sommes parvenus à naviguer dans l’espace tout en étant sortis des cavernes, la question de l’évolution ne peut être réduite à une simple question d’opinion. Aujourd’hui est meilleur qu’hier – et pire que demain. Alors, quel a été le point de départ de cette irrésistible course ? Dans son étude sur l’évolution du progrès humain, à partir de l’état sauvage jusqu’à la civilisation, un des pères de l’anthropologie culturelle, L. H. Morgan, divise l’histoire de l’humanité en trois stades : l’état primitif, l’état de la barbarie et celui de la civilisation. Morgan défend que ce dernier a débuté avec l’invention d’un alphabet phonétique et la diffusion de l’écriture. « Au commencement était le Verbe », selon la Bible. C’est le discours qui a facilité le chemin de l’Homme, en lui permettant de conjecturer, argumenter, réfuter, discuter, s’accorder, conclure. Sans le discours, la tour de Babel de la communauté humaine n’aurait pu être construite. Et à travers la force persuasive de la parole, c’est la Raison qui se manifeste. Elle devient ainsi la technique de création et de gouvernement du monde, faisant en sorte que les êtres humains ne se détruisent pas à tout bout de champ, mais parviennent à s’entendre de la meilleure manière qu’ils trouvent. Comme le disait un sage romain, la Raison est la seule chose qui « nous distingue des brutes ».

 

Dante utilisait le même vocabulaire pour désigner les animaux non rationnels, qu’il s’agisse de bêtes ou d’êtres humains : « il est évident que vivre en animaux –par animaux, je veux dire en brutes– signifie sentir, et que vivre en hommes signifie user de la raison ». De fait, les hommes peuvent eux aussi se comporter en « brutes », lorsqu’ils renoncent à suivre les prérogatives de l’être humain qui font toute sa grandeur, c’est-à-dire selon le poète toscan, la libre volonté et la raison. La philosophie enseigne aussi que l’Homme est différent de l’animal parce qu’il est doué de raison. S’il se limitait à la satisfaction de ses besoins physiologiques, rien ne le séparerait du reste de la faune, et la vie sur cette planète en serait restée aux conditions de la préhistoire. Mais ce n’est pas le cas. Et sa transformation, c’est-à-dire le processus évolutif, a été vu comme un progrès. L’Homme marche à présent debout et défie le ciel, tandis que les animaux continuent à raser le sol. Voilà pourquoi on pense que les animaux sont guidés par l’Instinct –qui les porte à se préserver et à rechercher ce qui leur est immédiatement profitable–, renvoyé à la bassesse du ventre. Tandis que les hommes ont pour guide la Raison –qui les amène à rechercher le juste et l’utile–, dont le siège est à la hauteur de la tête.

Et la Raison, disaient les grecs antiques, est commune à tous, et universelle. La Raison est donc Une. Mais qui la détient ? Et, surtout, qu’arrive-t-il si quelqu’un s’obstine à ne pas vouloir la suivre pour d’autres raisons auxquelles il n’entend pas renoncer ? Si la raison se manifeste à travers le discours, qu’arrive-t-il lorsque les mots nous manquent pour exprimer ce qui nous anime ? Le monde dans lequel nous nous trouvons est un univers tellement refermé sur lui-même, incapable d’accepter ce qui ne rentre pas dans ses schémas cognitifs et normatifs, qu’il ne peut tolérer ce qui lui échappe, et le relègue donc dans le domaine de la folie, de la barbarie ou de l’utopie irrationnelle.

Même la critique sociale –entendue non seulement dans ses expressions théoriques, mais aussi dans ses réalisations pratiques– a connu sa propre brutalité. Un stade où la lutte contre l’ordre social provoquée par l’insatisfaction de sa condition de misère ne se manifestait pas de manière articulée à travers une action projectuelle. Elle prenait plutôt la forme de révoltes sporadiques, sans motivations théoriques, visant uniquement à une satisfaction immédiate. En d’autres mots, lorsque le vase débordait, une violence aveugle se déchaînait. Et, si elle était en mesure d’identifier l’ennemi à frapper, elle n’était pas pour autant capable d’exprimer ses propres raisons. C’est aussi pour cela que la situation revenait à la normale une fois la rage apaisée. De la même façon qu’à propos de l’histoire de l’humanité, il est possible d’indiquer en matière de critique sociale un moment à partir duquel l’instinct a laissé place à la raison.

Dans la première moitié du XIXe siècle, on assiste à la dernière grande révolte « insensée » (le luddisme), et à l’apparition de ce projet politique qui, tout en ayant connu d’illustres prédécesseurs, aura besoin de l’intervention de Marx et Engels pour se développer pleinement. 1848 ne fut pas seulement l’année des grands bouleversements sociaux à travers toute l’Europe, mais aussi celle où vit le jour le Manifeste du Parti communiste. Le désir de transformer le monde sortait des cavernes, éliminant beaucoup de ses connotations mystiques et idéalistes, typiques des millénaristes et des socialistes utopiques, pour acquérir sa propre rationalité et devenir une science sociale. Ce n’est pas pour rien qu’Engels, dans la préface au Manifeste écrite pour l’édition anglaise de 1888, définira les mouvements sociaux radicaux précédant 1848 comme partisans d’un « type de communisme grossier, à peine ébauché, purement instinctif ».

La lutte pour la liberté, persuadée de la vanité des emportements de haine inconsidérés, élabore son programme, sa stratégie, et commence à combattre pour la subversion de toute la société et sa réédification sur d’autres bases. C’est la naissance du communisme scientifique, avec toutes ses variantes, et la naissance du mouvement anarchiste. Pendant un siècle et demi, communistes autoritaires et anarchistes ont vu dans la prise de conscience la condition fondamentale de tout changement social. Si les autoritaires ont prétendu imposer la conscience d’en haut avec leurs organisations politiques sur un prolétariat qui en était dépourvu, les anarchistes ont tenté de la faire surgir spontanément, à travers la propagande ou par l’exemple. C’est dans ce but qu’ont été diffusés des millions de textes –journaux, revues, livres, brochures, tracts, affiches–, qu’ont été organisées des conférences, des manifestations, des initiatives, qu’ont été montés des comités et des associations ; sans parler de toutes les luttes sociales et des actions individuelles et collectives réalisées contre les institutions. Dans le cœur de chaque révolutionnaire battait bien plus qu’un espoir. Il y avait la certitude que cette activité conduirait, tôt ou tard, au réveil de cette Conscience chez les exploités, qui rendrait enfin possible la Révolution. La raison de la Liberté –conçue elle aussi comme Une, commune à tous et universelle– aurait alors remplacé la raison du Pouvoir, qui en usurpait la légitimité.

Nous savons aujourd’hui que ce processus déterministe n’a été qu’une illusion. L’Histoire ne va inéluctablement dans aucune direction. Et quoi qu’il en soit, le pouvoir est resté en place. S’il fut un temps où les exploités se sentaient concernés rien qu’en entendant le mot « grève » ; si dans chaque ville, village, usine ou quartier ils se réunissaient parce que la vie elle-même était une vie collective de classe ; si pendant des années la vie des opprimés a inclus la mise en discussion quotidienne des conditions d’existence et de lutte ; si partout et malgré l’hétérogénéité de cette conscience de classe on discutait de la nécessité de détruire le capitalisme, de construire une nouvelle société sans exploités ni exploiteurs, tout cela a indéniablement disparu au cours des dernières décennies, en même temps que le si redouté « prolétariat » – considéré en tant que classe, en tant que vision du monde opposée à celle du Capital.

Ce n’est pas un hasard. Le capital s’est en effet efforcé de bâtir une société idéale où l’ennemi n’existe plus, une société uniquement peuplée de bons citoyens productifs et, si possible, d’humanoïdes capables de la reproduire sans se poser de questions. Face au péril que représente la raison révolutionnaire, une foule de courtisans –philosophes, artistes, écrivains, linguistes, sociologues, psychanalystes, historiens– s’est employée à dissoudre tout sens. La « fin de l’Histoire » nous dit qu’il n’y a plus d’avenir sur lequel on peut avoir prise ; l’instant, cette pulsion artificielle, abstraite et détachée de la durée, est élevé au rang de valeur suprême. En un temps sans substance, l’essence succombe sous l’apparence, le contenu recule devant le vide de la forme, le choix cède à l’automatisme, l’individu abdique sa propre autonomie. C’est ainsi qu’on se retrouve à patauger dans le néant envahissant des panneaux publicitaires qui rendent l’Absence attractive. La seule raison qui reste, pour résister ou administrer, est la raison d’Etat, la seule que les clercs du postmodernisme n’ont jamais tenté de remettre en question.

C’est ainsi que la domination a voulu effacer préventivement les raisons des révoltés. Et pas uniquement les grandes raisons –le Communisme et l’Anarchie–, mais aussi les plus petites et les plus simples, celles qui animaient la vie quotidienne de tout exploité en lui permettant de ne pas ignorer ce qu’il voulait et pourquoi il le voulait, le rendant capable de distinguer le riche du pauvre, le flic du prisonnier, la violence de l’Etat de celle du rebelle, la charité de la solidarité. Mais si l’intention était de mettre fin à jamais aux rebellions, alors quelque chose n’a pas marché. Les révoltes continuent d’éclater. Ce qui les caractérise, c’est que leur explosion n’est pas précédée par une progression quantitative visible, que le vase se remplit à ras bord sans grandes luttes partielles antérieures. Leur flamme n’est pas la promesse d’une liberté future, mais la conscience d’une misère actuelle sinon économique, au moins émotionnelle. A présent, la révolte n’a plus de raison à avancer, n’a plus de revendications à satisfaire, elle est sans objectif précis et explicite, elle développe rarement quelque chose de pro-positif. Le point de départ est une négation générale dans laquelle se mélangent des aspects économiques, politiques, sociaux et quotidiens. Désormais, la révolte se caractérise par l’action violente et décidée des insurgés qui occupent les rues et s’affrontent violemment avec tous les organes de l’Etat, mais aussi entre eux. Nous sommes à la veille de la guerre civile, nous sommes déjà dans la guerre civile.

Le fait même que la révolte puisse prendre la forme d’une déflagration imprévue lui donne un élément de force important : l’effet de surprise. Le vieil arsenal social-démocrate réformiste est désarmé face à l’action des insurgés. Le syndicalisme même se trouve totalement incapable d’y répondre et d’en encadrer la violence. Les assistants sociaux et tous les agents étatiques de médiation en général se retrouvent complètement dépassés. L’absence de revendications précises rend encore plus ardu leur travail de récupération, et il ne leur reste plus qu’à déprécier ce qu’ils n’hésitent pas à définir comme « l’autisme des insurgés ». Mais les conseillers du roi ne sont pas les seuls à être consternés. Même les révolutionnaires se retrouvent en dehors, pris au dépourvu, usés par des années à répéter et à se répéter que la révolution « n’a rien à voir avec l’explosion d’un baril de poudre ». Comment raisonner avec ceux qui n’ont pas de raison ? Comment discuter avec ceux qui n’ont pas de mots ? La révolte peut être féroce, elle n’est pas en mesure de faire les distinctions qui nécessitent une analyse. N’importe lequel d’entre nous pourrait se retrouver à la place de ce chauffeur de camion qui, au cours de la révolte de Los Angeles en 1992, a été tabassé et malmené à coups de pierres et de feu.

« Le coq à l’étroit dans l’étable, entouré de chevaux et sans autre perchoir à portée de main, était contraint de chercher un reposoir précaire sur le plancher instable. Avec les chevaux piétinant tout autour de lui, et sa fragile vie étant sérieusement en danger, le coq lança sagement l’invitation suivante : «je vous en prie, gentlemen, cherchons à nous tenir bien droits sur nos pattes ; je crains qu’autrement nous ne finissions par nous piétiner les uns les autres. »

Nous agitons notre conscience plus ou moins critique en une vaine tentative d’illuminer la nuit noire qui nous entoure aujourd’hui. Tous les textes que nous avons lus se révèlent insuffisants, incapables de fournir un fil qui nous aiderait à sortir de ce labyrinthe. Quant aux événements quotidiens qui se déroulent devant nous, nous ne sommes plus en mesure de les déchiffrer. Partout à travers le monde continuent d’éclater des révoltes, mais nos manuels n’en portent pas trace. Ainsi, lorsqu’on en vient à dénigrer la mauvaise insurrection en Albanie [1997] pour applaudir la bonne révolte de Seattle [1999] en suivant une raison farcie de notions livresques, on ne fait pas autre chose que le coq de la fable : on conseille à tous de se tenir bien droits. Enfin une révolte comme il faut ! Que tous les insurgés du monde la prennent en exemple !

Ce faisant, nous démontrons une fois encore à quel point l’exigence avancée par les révolutionnaires au cours de l’histoire a toujours été presqu’exclusivement de type logique, c’est-à-dire normatif. Et la norme, la raison cohérente avec elle-même, fait tout pour obliger la réalité à se conformer à elle. Mais la réalité s’en échappe, parce qu’aucune idéologie n’est en mesure de l’épuiser. Malgré nos meilleures intentions, rien ne garantit que la révolte de Seattle deviendra un modèle. De fait, il semble que le vent souffle dans une direction complètement différente.

Pendant des années, nous avons défendu la vertu de la Raison comme seul guide de nos actions, et nous nous retrouvons à présent avec rien, ou presque, en mains. A la recherche d’une issue de secours à l’absurde qui menace nos existences, il est difficile de résister à la tentation d’inverser les choses, en nous tournant désormais vers ce qui est généralement considéré comme aux antipodes de la raison : la passion. Après tout, il y a déjà des exemples de ceux qui ont fait de la redécouverte des passions une des armes les plus dangereuses pour partir à l’assaut du monde de l’autorité et de l’argent. On peut dépoussiérer de nos bibliothèques les vieux textes de Bakounine et de Cœurderoy, ces anarchistes qui au siècle dernier ont exalté le « déchaînement des mauvaises passions » et la « révolution par les Cosaques ».

Ecoutons la voix explosive de Cœurderoy : « Révolutionnaires anarchistes, disons-le hautement : nous n’avons d’espoir que dans le déluge humain ; nous n’avons d’avenir que dans le chaos ; nous n’avons de ressource que dans une guerre générale qui, mêlant toutes les races et brisant tous les rapports établis, retirera des mains des classes dominantes les instruments d’oppression avec lesquels elles violent les libertés acquises au prix du sang. Instaurons la révolution dans les faits, transfusons-la dans les institutions ; qu’elle soit inoculée par le glaive dans l’organisme des sociétés, afin qu’on ne puisse plus la leur ravir ! Que la mer humaine monte et déborde ! Quand tous les déshérités seront pris de famine, la propriété ne sera plus chose sainte ; dans le fracas des armes, le fer résonnera plus fort que l’argent ; quand chacun combattra pour sa propre cause, personne n’aura besoin d’être représenté ; au milieu de la confusion des langues, les avocats, les journalistes, les dictateurs de l’opinion perdront leurs discours. Entre ses doigts d’acier, la révolution brise tous les nœuds gordiens ; elle est sans entente avec le Privilège, sans pitié pour l’hypocrisie, sans peur dans les batailles, sans frein dans les passions, ardente avec ses amants, implacable avec ses ennemis. Pour Dieu ! laissons-la donc faire et chantons ses louanges comme le matelot chante les grands caprices de la mer, sa maîtresse ! »

Revendiquer le chaos après avoir inutilement essayé de mettre les choses en ordre pendant des années. Exalter la barbarie après l’avoir assimilée pendant si longtemps au capitalisme. Cela pourrait sembler contradictoire, mais de cette manière, ne nous sentons-nous pas beaucoup plus proches du but ?

Pourtant, à bien y réfléchir, il est étrange que pour avancer la thèse qui veut que la barbarie soit non seulement ce qui nous inspire le plus de crainte, mais aussi une possibilité sur laquelle parier, on doive avoir recours à de tels précurseurs. Comme si nous nous sentions en tort, et donc dans le besoin de trouver de nouvelles justifications derrière lesquelles cacher nos doutes et nos insécurités. Mais alors, à quoi cela nous a-t-il servi d’analyser les profonds changements de la structure sociale, de détailler la restructuration technologique du capital, d’exposer l’atomisation du système de production, de prendre acte de la fin des grandes idéologies, d’endiguer le déclin du sens, de pleurer sur la réduction du langage, etc., etc. ? Raison après raison, analyse après analyse, citation après citation, peut-être que tout ce que nous avons réussi à faire, c’est d’ériger un énième mur insurmontable qui nous protégerait, si ce n’est de la réalité extérieure, au moins de nous-mêmes.

Si la raison est une boussole, les passions sont les vents

Alexandre Pope

Lorsque nous nous approprions ces thèses d’un Bakounine ou d’un Cœurderoy pour soulager la brûlure de la déception liée à la débâcle de tout grand projet social, nous sommes en réalité victimes d’une grande tromperie, conçue par nous-mêmes. Nous ne prenons pas assez en considération que ces anarchistes ne sont pas nos contemporains, qu’ils n’ont pas assisté à la chute du mur de Berlin, qu’ils n’ont pas vécu à l’ère d’Internet. Nous proposons à nouveau leurs idées, mais en évitant de réfléchir aux raisons qui les ont poussés –dans un contexte historique complètement différent du nôtre– à placer leurs espoirs d’une transformation sociale radicale non pas dans l’adhésion à un programme idéal, mais dans l’irruption sauvage des forces les plus obscures de l’être humain. Ainsi, nous pouvons éviter de nous poser trop de questions sur le pourquoi –comme disait Cœurderoy– « la révolution sociale ne peut plus être menée par une initiative partielle, à travers un chemin simple, à travers le Bien. Il est nécessaire que l’Humanité se libère par une révolte générale, par un contrecoup, par le Mal. »

Mieux vaux alors revêtir les vieilles certitudes drapées de nouveaux habits, plutôt que de s’en débarrasser. Mieux vaut se regarder dans un miroir qui reflète l’image d’un individu civilisé, tout en pensant qu’à l’intérieur de lui sommeille un barbare libre et sauvage qui n’attend qu’une occasion propice pour se manifester. Si on ne peut plus avoir foi en la vertu du progrès, mieux vaut ne jurer que par la nature authentique et spontanée de l’individu, sur laquelle la civilisation a imprimé ses vulgaires conventions sociales au cours des siècles. Mais n’est-ce pas là encore une projection idéologique, une espèce de version remise à jour du soleil radieux de l’avenir qui tôt ou tard pointera comme par enchantement derrière les sommets ? Et le problème ne consiste pas seulement à savoir s’il existe encore une nature humaine non contaminée par la télévision que l’on pourrait redécouvrir, ou si l’inconscient humain pourrait encore être assaini après l’empoisonnement du Capital.

En effet, malgré les apparences, les thèses de Bakounine et de Cœurderoy sont le fruit d’un raisonnement parfaitement logique. La fin à réaliser détermine les moyens à utiliser. Si notre but était de redistribuer les cartes du jeu, les moyens à employer pourraient facilement s’appuyer sur des arguments rationnels. A chacun son tour de tenir la banque. Mais si notre objectif est d’envoyer valser le jeu en lui-même, avec toutes ses règles, ses cartes et les joueurs qui y prennent part, alors les choses changent. Autrement dit, si nos désirs se limitaient au remplacement d’une classe dirigeante, à la restauration de secteurs actuellement hors d’usage, à une baisse des prix, à une réduction des taux d’intérêt, à une meilleure ventilation des cellules de prison et à d’autres choses du même genre, nous resterions dans le domaine des possibilités raisonnables. Si en revanche, nous voulons mettre fin au monde tel que nous le connaissons et entrer par conséquent dans un monde tout à fait fantastique à imaginer, alors nous sommes face à un projet considéré comme impossible, extraordinaire, surhumain, qui exige des moyens impossibles, extraordinaires, surhumains pour être mené à bien. Une révolte pesée sur la balance de la commodité, avec un œil rivé sur les pour et les contre à chaque étape, est perdue d’avance parce qu’elle ne peut qu’atteindre un certain point, et s’arrêter ensuite. Du point de vue de la logique, il est toujours préférable de trouver un compromis que de se battre. Il n’est pas raisonnable pour un exploité de se rebeller contre la société, parce qu’il sera écrasé. La barricade peut toujours avoir son charme, mais inutile de cacher que beaucoup y trouveront la mort. Et personne ne sait à l’avance dans quelle poitrine s’arrêtera la balle.

Les seuls alliés qui restent sont donc les passions, ces viles passions avec lesquelles tout est possible, même l’impossible. Bakounine et Cœurderoy l’avaient compris. On ne peut pas faire la révolution avec le bon sens. Seule la passion est capable de bouleverser l’esprit humain, de le transporter vers des fins impensables, de l’armer d’une force invincible. Seuls des individus qui ont « perdu la tête », sur lesquels la raison n’exerce plus aucun contrôle, sont capables d’accomplir les entreprises exceptionnelles nécessaires à la démolition d’une autorité séculaire. On le voit, il ne s’agit pas de convertir le plus de personnes possibles à un idéal considéré comme juste, mais de les enflammer : comme aimait à le répéter un vieil anarchiste, « il est plutôt courant que le peuple partage les qualités du charbon : une masse encombrante et sordide lorsqu’elle est éteinte ; lumineuse et ardente lorsqu’elle s’embrase. »

Mais l’ardeur des passions ne dure pas longtemps, elle est passagère, exactement comme les révoltes actuelles. C’est une ivresse qui transporte au-delà de soi, mais qui est digérée au matin suivant. On peut en déduire que si la raison seule n’est pas en mesure de nous mener vers la liberté, il en va de même de la seule passion. Au reste, personne ne l’a jamais prétendu. Nous voilà devant les conséquences d’un malentendu qui survient lorsqu’on oppose une passion prétendument irrationnelle à une raison prétendument froide, générant une antithèse qui n’existe pas dans la réalité. Parce que la passion, loin d’être précipitée et non réfléchie, est tout à fait capable de prendre le temps et de se donner une perspective pour atteindre son but. De la même façon, les acrobaties de la raison ne servent le plus souvent qu’à justifier a posteriori le fruit de nos passions. Rien mieux que l’œuvre de Sade, avec son enchaînement permanent de scènes orgiaques et de raisonnements philosophiques, n’a démontré à quel point logique et passion se complètent, s’interpénètrent et se contiennent mutuellement. La boussole et le vent sont tous deux indispensables. Quel que soit le voyage que l’on entreprend, on ne peut se passer ni de l’une ni de l’autre. C’est pour cette raison que Bakounine invoquait certes la fureur, mais parlait aussi de la nécessité d’un « pilote invisible ». A présent, la question est plutôt qu’il n’est pas possible de piloter une tempête. On ne peut que l’endurer.

« La révolution violente que nous sentions croître depuis quelques années, et que j’avais personnellement tant désirée, passait sous mes fenêtres, sous mes yeux. Je m’en trouvais désorienté, incrédule. [...]. Les premiers trois mois furent les pires. Comme beaucoup d’autres, j’étais obsédé par cette terrible perte de contrôle. Moi, qui avais désiré de toutes mes forces la subversion, le renversement de l’ordre établi, oui moi, maintenant, au centre du volcan, j’avais peur… Je détestais les exécutions sommaires, le pillage, tous les actes de banditisme… J’étais déchiré comme toujours entre l’attraction théorique et sentimentale pour le désordre, et le besoin fondamental d’ordre et de paix. »

Luis Buñuel

Il n’y a pas que l’homme politique et économique, préoccupé par la stabilité du marché électoral et des marchandises, qui entre en lice contre la tempête, contre le chaos et les forces primordiales de la barbarie. Il y a aussi surtout l’homme éthique. Répudier les normes sociales, s’abandonner aux instincts, signifie retomber dans les ténèbres de la sauvagerie, jusqu’à ranimer les horreurs de la horde primordiale. La civilisation, pour lui, ne peut qu’être Raison, Ordre, Loi, et pas nécessairement celles décrétées par l’Etat. Les compagnons de Bakounine à Lyon n’ont pas manqué de le lui reprocher. L’un d’entre eux se souviendra comment des divergences ont éclaté entre eux, « dont la cause principale était la grande théorie de Bakounine sur la nécessité que toutes les passions, tous les appétits, toutes les colères du peuple en révolte se manifestent et grondent librement, déchaînées, sans muselière. » Il y avait un compagnon en particulier qui « ne voyait pas d’un bon œil ce possible déluge de violences de la bête humaine » et « condamnait toute sorte de crimes et abominations qui donneraient à la révolution une mine sinistre, qui enseveliraient la grandeur de l’idée sous la brutalité des instincts en se soulevant contre tous ceux qui ont au cœur l’amour des grandes choses, et dont la conscience a le sens du juste et du bien. » Comment est-il possible –demandait-il – « que des hommes qui représentent l’idée de l’avenir puissent avoir le droit de la salir au contact des barbaries les plus antiques, barbaries que même les civilisations les plus élémentaires tentent de freiner ? »

Les observations de ce compagnon de Bakounine ont fait beaucoup plus de chemin que les thèses du révolutionnaire russe. Preuve en est l’oubli dans lequel ces dernières ont été reléguées, au même titre que celles de Cœurderoy. La barbarie ne peut ouvrir la porte à la liberté, rappelaient ces hommes éthiques qui, pour la plupart, sont les mêmes qui en d’autres occasions ont affirmé que la guerre produit la paix, que le riche défend le pauvre, que la force garantit l’égalité. Mais qu’est-ce qui peut ouvrir la porte à la liberté ? Peut-être l’expansion des marchés ? Une augmentation du nombre de partis ? Le renforcement des forces de l’ordre ? Un meilleur enseignement scolaire ? La grève générale ? Une organisation révolutionnaire avec des millions de membres ? Le développement des forces productives ? Et pourquoi pas, après tout, si on souhaite respecter ce mécanisme déterministe qui est considéré comme le moteur de l’histoire ? C’est une mystification que de dépeindre une situation d’anomie –c’est-à-dire d’absence ou de grand affaiblissement des normes qui règlent la conduite des individus– avec les couleurs les plus sombres. Qu’à l’intérieur de l’individu se dissimule naturellement un monstre prêt à massacrer des innocents reste à démontrer. En réalité, il s’agit seulement d’une hypothèse répandue –aussi bien confirmée qu’infirmée par l’expérience historique– qui ne profite qu’à ceux qui établissent et imposent les règles. Et toutefois, même si c’était le cas, peut-on déterminer a priori quelle direction prendra une situation d’anomie ?

Un marin qui chante les « caprices de la mer » ne va probablement pas exalter la beauté du naufrage qui va avec. De la même façon, reconnaître le rôle tenu dans chaque processus de transformation sociale par les passions, même les plus sombres, ne signifie pas faire l’apologie du viol, du bain de sang ou du lynchage. Chaque révolution a connu ses excès, inutile de le taire. Mais cela ne signifie ni renoncer à une révolution de peur que ceux-ci ne se produisent, comme l’ont toujours prétendu les soi-disant belles âmes, ni y participer gaiement. Lorsque le peuple déchaînera aussi ses mauvaises passions, trop longtemps réprimées, les révolutionnaires seront difficilement à ses côtés. On imagine en effet qu’ils auront bien d’autres choses à faire qu’à se barricader chez eux ou à se perdre au milieu du marasme hurlant. Même au milieu de la tempête, le marin qui sait où il veut aller garde toujours un œil sur la boussole et une main sur le gouvernail. Il garde au cœur l’espoir de pouvoir exploiter autant que possible la force de l’eau pour arriver à destination, et d’avoir préparé son embarcation pour qu’elle résiste au choc des lames de fond. Sans aucune certitude de s’en sortir, naturellement, mais sans y renoncer non plus par avance.

Les réflexions de Bakounine et Cœurderoy –que certains définiraient comme métahistoriques et qui, comme nous l’avons vu, n’ont pas recueilli beaucoup de consensus parmi les révolutionnaires– ont trouvé un appui insolite dans les conclusions auxquelles sont parvenus quelques observateurs du comportement humain. Quand Bakounine parle de la révolution comme d’une fête dont les participants sont en proie à l’ivresse (« les uns pris de terreur folle, les autres de folles extases »), et où il semble « que le monde entier ait été mis sens dessus dessous ; l’incroyable était devenu familier, l’impossible possible, et le possible et le familier insensés », cela doit être pris au pied de la lettre.

Dans son essai qui analyse la signification que la fête a eu dans les différents types de sociétés humaines, Roger Caillois parle par exemple de « la contagion d’une exaltation... qui incite à s’abandonner sans contrôle aux impulsions les plus irréfléchies. » La décrivant comme une « explosion intermittente », l’homme d’étude français explique comment la fête « apparaît à l’individu comme un autre monde, où il se sent soutenu et transformé par des forces qui le dépassent ». Son but est celui de « recommencer la création du monde ». « Le cosmos est sorti du chaos » –écrit Caillois– selon lequel l’être humain regarde avec nostalgie un monde qui ne connaissait pas la dure nécessité du travail, et où les désirs étaient réalisés sans qu’ils se trouvent mutilés par quelque prohibition sociale. L’Âge d’Or répond à cette conception d’un monde sans guerre et sans commerce, sans esclavage et sans propriété privée. « Mais ce monde de lumière, de joie paisible, de vie facile et heureuse est en même temps un monde de ténèbres et d’horreurs… l’ère des créations exubérantes et désordonnées, des enfantements monstrueux et excessifs. »

L’actualité de la barbarie, si on veut la nommer ainsi, se trouve dans le fait qu’elle ne nous invite ni à massacrer, torturer ou égorger, mais pas non plus à imaginer une société égalitaire et heureuse. Dans l’explosion de ses frénésies, la barbarie nous propose d’assumer courageusement la part dangereuse, y compris inadmissible et antisociale, de nous-mêmes. Depuis notre naissance, nous avons été plongés dans un système social éthico-chirurgical visant à pratiquer sur nous le nombre maximum d’amputations au nom du maximum d’ordre. En affrontant la barbarie, nous ne faisons que répondre à la question fondamentale de notre plénitude.

« Il ne faut plus compter sur les grâces, sur les faveurs particulières. On ne peut plus payer de rançons au chef du Purgatoire, ni huiler la paume du gardien de l’Enfer ; il n’y a plus de Paradis où on peut réserver des places par avance. »

René Daumal

Le monde dans lequel nous vivons est une prison, dont les quartiers se nomment Travail, Argent, Marchandise, et dont l’heure de promenade est constituée par les vacances d’été. Nous sommes nés et avons toujours vécu dans cet univers carcéral. Il est donc tout ce que nous connaissons. Il est en même temps notre cauchemar et notre sécurité. Et pourtant. Comme chaque prisonnier le sait, notre cœur a compté mille et mille fois les pas qui nous séparent du mur d’enceinte, pour ensuite compter les mètres de briques qu’il faut escalader. Comme chaque prisonnier le sait, notre regard a scruté mille et mille fois cette subtile ligne d’horizon qui divise le fil de fer barbelé du ciel, pour ensuite imaginer les formes et les couleurs qu’on peut apercevoir au loin. Mais ce qu’il y a au-delà de ce mur d’enceinte, on ne le sait pas. Peut-être est-ce un paysage merveilleux. Peut-être est-ce une jungle dangereuse. Peut-être les deux. Toute conjecture à ce propos n’est que mensonge. Il y a certainement la liberté, quelle qu’elle soit. Une fois conquise, c’est à nous de savoir la préserver et d’en jouir. C’est à nous aussi de préférer y renoncer, mais pas avant de l’avoir expérimentée.

Aujourd’hui est plus que jamais le temps du mépris. Penser pouvoir s’évader de la vie quotidienne est folie. Et puis, un évadé solitaire finirait de toute façon par mener une triste vie. Vouloir justement détruire la prison pour libérer tout le monde est une barbarie. De quel droit nous immiscerions-nous dans la vie des autres ? Et pourtant. Pourtant, il y a ce point où dérapent le désespoir et l’angoisse de n’avoir que des perspectives incomplètes et provisoires. Où tous deux se renversent dans la détermination d’être soi-même comme individu, sans atermoiements, d’identifier les moyens et les fins, et de fonder la souveraineté de la révolte sur le néant. Quand nous atteindrons ce point, si ce n’est déjà le cas, saurons-nous quoi faire ? Ou bien ferons-nous demi-tour pour retourner à ce que nous ne connaissons que trop bien ?