Title: Piazza Fontana : révisionnismes d’Etat et révisionnistes du mouvement
Notes: Titre original: Piazza Fontana: revisionismi di Stato e revisionisti di movimento, publié sur Guerra sociale, 18 décembre 2009.
Traduit de l'italien sur Brèves du désordre, le 22 décembre 2009

Quarante ans se sont écoulés depuis le massacre de Piazza Fontana. Et cette année encore se sont tenues les commémorations hypocrites rituelles : des défilés de citoyens ouverts sous l’égide de la mairie et qui se concluaient par des meetings avec des représentants des institutions. Le massacre d’État commémoré, les larmes aux yeux, par l’État lui-même et par ses fidèles sujets.

Mais cette année, nous n’avons pas seulement eu droit à la commémoration (ravivée notamment par la lutte à Milan), mais également au révisionnisme. Début décembre, les agences de presse répandent la nouvelle selon laquelle le Parquet de Milan se préparerait à ouvrir une nouvelle enquête sur l’explosion à la Banque de l’Agriculture en décembre 1969. S’appuyant sur un livre écrit par un journaliste de l’Ansa (AFP italienne, ndt), un certain Paolo Cucchiarelli, il suivrait une piste pour le moins singulière : ce jour-là, il y aurait eu en fait deux bombes, une posée par les fascistes (mortelle), et l’autre par des anarchistes (sans conséquence). Une synthèse fantastique, capable de rassembler les « extrêmes opposés » dont on a tant débattu. Est-ce que vous imaginez Delfo Zorzi et Pietro Valpreda, l’immonde fasciste et l’anarchiste naïf, arriver chacun de son côté, avec son engin explosif ? Pourtant il y a des gens pour croire à ces conneries, ou du moins, pour leur prêter une certaine crédibilité.

Fonds de poubelle d’État, se dira-t-on, sur laquelle cracher sans perdre trop de temps. C’est vrai. Mais malheureusement l’État n’est pas l’unique producteur de ce genre de fonds de poubelle. Radiocane a également pensé rappeler ce lointain 12 décembre en accueillant à son micro Oreste Scalzone, qui s’est laissé aller à un long verbiage présenté par lui-même sur les ondes comme « une réflexion, dirons-nous... "difficile" et exposée avec la conscience qui, au-delà du scandale, peut engendrer perplexité et souffrance "parmi" nous. » Laissons tomber cette sulfureuse annonce auto-promotionnelle. Étant donné le personnage, nous ne trouvons pas ses mots vraiment scandaleux, ils ne nous laissent ni perplexes ni ne nous font souffrir outre mesure. Ils nous dégoûtent simplement par la mauvaise foi si vulgaire qui les anime.

Il suffit de l’écouter pour comprendre que l’objectif de ses « réflexions » sont, plus que les anarchistes, les militants de Lotta Continua. L’ex-leader de Potere Operaio a peut-être quelques comptes à régler avec ses anciens rivaux, et il en profite pour attaquer à tout va leur "vulgate" sur cette période. Il va de soi que les règlements de comptes posthumes entre tabasseurs-en-chef de factions politiques concurrentes (référence à leurs services d’ordre qui défonçaient les "incontrôlés" dans les manifs, Ndt) nous laissent complètement indifférents. Pour nous ce serait un plaisir de laisser les morts enterrer leurs morts. Mais ce faisant, le zombie Scalzone a eu l’idée malsaine d’y mêler les anarchistes, l’histoire du mouvement anarchiste et le sens même de l’anarchisme (bien qu’il démontre qu’il n’en possède pas une connaissance qui aille au-delà des vers de quelques chansonnettes). Et le sujet, qu’il nous soit permis de dire notre façon de penser.

Avec son air habituel d’hérétique qui voudrait « poser des questions à rebrousse-poil », Scalzone se lance dans une exégèse de la Ballata del Pinelli (chanson de l’époque sur Pinelli, ndt) en soutenant qu’« elle contient un malentendu. » Un de ses vers dit : « l’anarchie ne signifie pas bombes, mais la justice dans la liberté ». Qu’est-ce que ça signifie, se demande Scalzone ? S’il est vrai qu’on peut « dire certaines choses sous l’émotion et pour provoquer », ou utiliser une sorte de « licence poétique », reste le fait qu’il s’agit d’« une demie-vérité, mais une demie-vérité c’est un mensonge » puisque « dans le mouvement anarchiste on a aussi utilisé les bombes. » Merde alors, quelle révélation scandaleuse ! « Si nous voulons-nous dire que nous nous dissocions de cela, alors disons-le » s’enflamme l’Oreste, sinon « même un flic pourra dire que nous mentons » et ça ne serait pas bien. Les anarchistes posent des bombes, bien sûr, pas tous, mais certains oui. Et ceci est un fait qu’on ne peut pas nier, sous peine de contracter « la maladie » de la novlangue, et de tomber dans « la contrefaçon du passé » dénoncée par Orwell.

Une fois cette introduction terminée, Scalzone met en doute l’idée même de massacre d’État, dénonçant la manie de la « théorie du complot » présente au sein du mouvement. Pourquoi donc, comme il est dit dans la chanson, est-ce qu’un « compagnon ne pourrait jamais avoir fait ça ? »

Il s’indigne : est-ce qu’« un compagnon ne pourrait jamais avoir mis une bombe dans une banque ? », ou alors est-ce que« compagnon désigne quelqu’un qui ne pourrait jamais poser de bombe ? » Mais alors ne sont pas non plus nos compagnons ceux du « FLN algérien », « de l’ETA », « de l’IRA », des « organisations palestiniennes » ou tous les révolutionnaires qui posent une « bombe qui frappe des civils » ! En somme, selon Scalzone, il s’agit là encore d’une phrase catégorique qui « n’est pas exacte », car « on peut la hurler à la figure d’un flic qui vous interroge, mais elle ne peut pas devenir un dogme, parce que c’est un mensonge, et les mensonges ne sont pas justes. » Le risque qu’il perçoit au travers de tels raisonnements est celui de s’embourber dans une respectabilité de mendiants : on commence par dire qu’un compagnon n’a pas posé la bombe de piazza Fontana, et on finit par condamner toute forme d’illégalité.

Tout cela, Scalzone le dit en pensant à Sofri & Compagnie [1], mais en faisant aussi allusion aux anarchistes, dont la « voix », l’ « amplificateur » était selon lui Lotta Continua, qui « parlait aussi en leur nom ». Pour lui, il ne fait aucun doute que « dans la nébuleuse anarchiste ce type de valeurs a été grosso modo intégré et accepté ».

En d’autres termes, la vieille cariatide s’empresse d’avaliser la thèse à peine sortie du Parquet de Milan : les anarchistes auraient tout aussi bien pu poser la bombe de Piazza Fontana, puisque : a) Il y a toujours eu dans l’histoire des anarchistes pour poser des bombes, et b) un compagnon peut très bien poser une bombe à l’intérieur d’une banque, puisqu’il s’agit là de l’institution capitaliste par excellence. Il n’y a guère que les lâches ou les naïfs pour nier ce fait.

Tout en nous efforçant de contenir notre nausée en écoutant parler l’ex-laquais de Toni Negri monter en chaire pour donner des leçons aux libertaires tout en se vantant lui-même de son propre « insurrectionnalisme ouvrier » (lequel ? Celui qui se manifeste avec des demandes de clémence à l’État ou par un soutien à la farce électorale comme lorsqu’il invitait ouvertement les électeurs à déposer des « bulletins rouges » dans les urnes ?), nous nous permettons de faire quelques observations.

La Ballata del Pinelli (chanson que cite Scalzone, ndt), qui ne peut de toute façon refléter la pensée de tous les anarchistes, doit être replacée dans le contexte historique durant lequel elle a été composée. C’est-à-dire, juste après un massacre de civils. Délirer sur deux vers sortis de leur contexte est pour le coup une opération -celle-là, oui- de mystification du passé. Les anarchistes qui ont eu recours à la violence, bombes incluses, ont toujours refusé le terrorisme, c’est-à-dire l’usage de la violence indiscriminée. Quand des civils ont été touchés par leurs actions, il s’agissait d’erreurs ou d’ « effets collatéraux » qui ont provoqué d’âpres débats à l’intérieur du mouvement anarchiste. Il y a eu des anarchistes qui plutôt que de courir le risque de blesser des personnes étrangères à l’objectif ont préféré enlever la bombe à peine posée (comme l’a fait au moins deux fois Paolo Schicchi [2]), et il y a eu aussi des anarchistes qui ont choisi de continuer l’action, quels que puissent être les résultats finaux (comme les auteurs de la bombe au théâtre Diana ou Severino Di Giovanni).

Mais tous, sans exception, ne visaient et ne visent que leurs ennemis (les puissants, les exploiteurs et leurs sous-fifres). Rien ne sert d’évoquer les Émile Henry ou les Mario Buda [3], puisque les habitués d’un restaurant de la bourgeoisie de la fin du 18ème siècle ou de la Bourse de Wall Street en 1920 ne peuvent certainement pas être comparés aux clients d’une banque milanaise en 1969.

Poser une bombe dans un endroit public et la faire exploser pendant la journée, en causant des victimes parmi les passants de manière aveugle, est un acte de terrorisme, pratique typiquement politique pour laquelle la vie d’inconnus est sacrifiée (en guise d’avertissement, de chantage, de pression) dans une guerre pour la conquête ou le maintien du pouvoir. Bien qu’il se présente actuellement comme un libertaire, Oreste Scalzone reste l’autoritaire qu’il a toujours été et il ignore que l’anarchisme se base sur une conception éthique de la vie, et non sur la politique. Pour les anarchistes, la fin ne justifie pas les moyens.

Pour lui, rien ne cloche dans le fait que, dans la chanson mille fois disséquée, l’anarchiste Pinelli puisse protester contre l’idée que son compagnon ait pu accomplir un massacre comme celui perpétré le 12 décembre 1969, où de simples clients et de mornes employés furent les seuls touchés (ce qui était le but recherché). Est-ce là le terrorisme parfois employé par les organisations politiques autoritaires chères à Scalzone dont il revendique la légitimité ? Nous le lui laissons tout entier, car le terrorisme provoque chez nous le dégoût, et nous ne considérerons jamais comme nos compagnons ceux qui le pratiquent (mais nous comprenons que pour le leader de l’organisation politique dont les membres ont commis du bûcher de Primavalle [4], nos mots puissent relever d’un pur infantilisme, de celui qu’on balaye d’un haussement d’épaules).

Quant à la nébuleuse anarchiste, qui d’après lui a su opter sagement pour l’innocentisme et le légalisme, elle est bien plus vaste que les quelques organisations bureaucratiques qui voudraient la représenter - les seules à émettre de misérables communiqués de condamnation contre toute attaque explosive. Mais n’est ce pas ce « chansonnier aux jambes courtes » qui disait qu’une demie-vérité est un mensonge ?

Pensez que, déjà en 1977, au Palais des sports, au cours d’une de ces journées magnifiques de Bologne, sa logorrhée de renoncement avait été écourtée par des quolibets et des sifflets (et même par quelques sandwichs dans sa gueule !) lancés par des compagnons... Quel autre événement faut-il donc revivre et commémorer ?

 

Ndt

[1] Adriano Sofri, actuellement journaliste et intellectuel, est un des anciens dirigeants du groupe extraparlementaire italien Lotta Continua dans les années 1960 et 1970.

[2] Paolo Schicchi (1865 - 1950), anarchiste italien partisan du courant anti-organisationnel.

[3] Mario Buda, alias Mike Boda (né en 1884, mort à une date inconnue), anarchiste illégaliste italien ayant lutté aux Etats-Unis, est l’auteur de la charrette piégée qui a explosée contre la Bourse de New York en 1920.

[4] Le 16 avril 1973, des militants de Potere Operaio incendient l’appartement de Mario Mattei, secrétaire de section du Mouvement Social Italien (MSI, formation néo-fasciste) dans le quartier Primavalle à Rome, tuant deux de ses fils de 8 et 22 ans.